La pratique de l'ultra Trail : décélération ou surconsommation ?

On ne compte plus aujourd’hui le nombre de compétitions triplant, quadruplant, voire plus, la distance des mythiques 42.195 km. Resté confidentiel pendant plus de 20 ans, le monde de l’Ultra-distance voit sa côte de popularité augmenter chaque jour, notamment en ce qui concerne les épreuves courues en pleine nature.


Ainsi la question : « Aujourd’hui, quel type de compétition d’Ultra-distance correspond le mieux à mon profil sportif ? » montre nettement que l’engouement général s’oriente pour les épreuves de Trail et d’Ultra-Trail.


L’essor de l’Ultra-Trail en France est grandissant, presque exponentiel, mais ce succès se retrouve aussi à l’échelon mondial. Les gens ont besoin d’aventure mais aussi de se mettre en projet, pour leur corps, pour leur tête, pour leur santé.


Selon Romain Rochedy, chercheur en STAPS : « La pratique de l’Ultra-Trail permet en fait une reprise en main de son quotidien en ouvrant un nouvel espace temporel pour soi. Elle devient en quelque sorte une pratique reconnue malgré son caractère chronophage antinomique aux logiques d’accélération sociale par sa capacité à proposer un espace et un temps solide et résilient dans lesquel l’individu retrouve une certaine humanité. »


En clair, plus rien et plus personne ne peut vous atteindre !


Vous vous retrouvez seul et cette solitude ne nous effraie plus : « Vous commencez à vous appartenir, vous n’êtes pas joignable, ni par téléphone, ni par courriel, personne ne peut vous atteindre. C’est un état de vie qui vous plaît, après lequel vous courez et qui revient chaque fois que vous filez ainsi à l’anglaise. » (Guillaume Le Blanc, Courir, méditation physique, Flammarion, 2012)


C’est aussi comme le mentionne Paul Yonnet, une sorte de syndrome de l’Albatros pour les alpinistes : " Il y a tout d’abord comme un apprivoisement réciproque avec la mort."


Rapidement, les gens retournent, dépourvus de frayeur, dans cette zone où ils ont touché l’invisible. Parce qu’ils en ont envie, alors même qu’ils savent que la haute altitude est pathogène et que la répétition d’efforts à cette altitude est dévastatrice.


Ils le savent, mais ils y vont pour autre chose, pour souffrir et retrouver les sensations propres à cette autre dimension.


On peut donc faire cette analogie avec l’Ultra-Trail. Les coureurs ont parfois des choses à expier, et c’est si difficile d’en revenir qu’ils passent souvent par une période de dépression. C’est le retour, avec un sentiment profond de chute, un moment de réadaptation qui peut s’apparenter au syndrome de l’albatros, exilé sur le sol...


Alors ces exilés de l’effort recherchent toujours plus loin, toujours plus fort, à l’image de l’épreuve italienne, le Tor des géants (330 km et 2.4000 m de dénivelé positif) qui se joue à guichet fermé.


Ou encore l’épreuve d’Ultra (extra) Trail, la Transpyrénéa, avec pas moins de 866 km dont 6.5000 m de dénivelé positif dont la première édition, courue en juillet 2016, qui nous permet de comprendre un peu plus cette quête de l’absolu, à l’image de Charly (Charles Lajus) qui au 510ème kilomètre, se confie :

« En fait, tout au long de l’épreuve, on essaye de ne pas tomber dans l’euphorie. On est dans le monde basique des choses primaires comme manger, boire, dormir et essayer d’avancer sur la trace. Chaque jour nous emmène plus loin et donc plus près de l’arrivée.

On est tous dans le même cas, les voûtes plantaires sont abîmées, les pieds brûlés, mais il faut quand même avancer avec la douleur. Oui, on passe un pacte avec la douleur, on a mal mais il faut nous laisser avancer. Avec de l’humilité et la solidarité entre tous les coureurs qui restent encore en course on devrait y arriver. »


Une recherche de l'aventure ou de la surenchère du toujours plus long ?

On voit bien ici que le message principal est de retrouver sans doute des valeurs originelles de partage, de pouvoir apprécier des choses simples au milieu de la nature, sans artifice, et au bout de soi-même.


Dans ce sens, la pratique du Trail sur de longues distances est un véritable paradoxe : elle invite, non seulement à découvrir de magnifiques endroits et paysages, mais en même temps elle permet de découvrir ses limites physiologiques.


L’UTMB ou le Grand Raid de l’île de La Réunion ont été certainement de gros vecteurs de la massification de cette pratique, car ce sont des épreuves reconnues et très médiatisées.


Cependant, et étant donné le caractère de plus en plus élitiste de ces rassemblements de masse, notamment par la longueur et l’accessibilité, les pratiquants ont compris qu’ils pouvaient également courir des épreuves plus courtes et y prendre goût. Et c'est tant mieux.


Le calendrier s'est très étoffé au niveau national et par exemple, sur les 7.000 courses hors stade proposées en 2017, 2.500 sont dédiées au Trail (contre 150 en 2001). Et de plus en plus d'épreuves d'ultra trail, de plus en plus longues, de plus en plus difficiles.


Dans ce cadre se pose le problème d’une certaine dérive, sorte de consommation excessive de compétitions sur l’année, et donc d’une possible surcharge de l’entraînement pouvant déboucher sur du surmenage. On va consommer du trail et de l'ultra trail comme on va au supermarché.

Répartition des courses hors stade en 2018 (Sources : Ministère des sports)


Possédés de l'ultra trail ?

Pourquoi sommes nous tant attachés au fait de courir telle course (souvent une grand classique), voir même de la courir tous les ans ?


Pour beaucoup de personnes, les richesses matérielles représentent le reflet de leur vie, une preuve d'existence. En achetant du nouveau matériel, en accumulant des gadgets, en collectionnant des médailles ils se sentent sécurisés, accomplis.


Ne leur jetons pas des pierres, car en tant que coureurs de compétitions nous sommes tous des consommateurs de la performance.


Mais c'est une certaine dérive qui peut devenir dérangeante, sorte d'aliénation du toujours plus. En effet nous voulons toujours plus d'amis sur les réseaux sociaux, pour exposer son parcours et ses performances, et sans doute pour se faire aimer davantage.


Mais on oublie que notre convoitise peut aussi nous transformer en être sans vie, parce que assujetti à des envies toujours plus nombreuses.


Bien des choses sont superflues, nous les usons parce que nous les avons, alors qu'ils ne sont pas nécessaires. C'est par ailleurs un paradoxe dans la pratique de l'ultra trail qui revendique le retour à la nature et un certain minimalisme.


"Un homme n'est-il pas riche des choses dont il peut se passer ? "écrit Henry David Thoreau dans "Walden ou la vie dans les bois".



Une certaine dépendance dans ce sport existe bel et bien (1), comme dans beaucoup d’autres sports, et elle ne touche pas que le haut niveau. On constate ainsi chez certains pratiquants un aspect excessif du comportement, souvent consumériste de compétitions en ultra.


Celui-ci entraîne des volumes d’entraînement élevés, un souci perpétuel de vouloir repousser constamment ses limites, mais jusqu'ou, jusqu'à quand ?

Est-il alors nécessaire de tirer la sonnette d’alarme ?


La surenchère du long, l’addiction matérielle, le surmenage à l’entraînement sont des dérives bien présentes dans cette jeune discipline qu’est l'ultra trail.


L’aborder par le biais d’une pratique raisonnable et raisonnée est une voie dans laquelle Running Renaissance tente d’orienter tous les pratiquants et toutes les pratiquantes, ce qui n'empêche pas bien sûr la performance, même de haut niveau.


Mais cette discipline doit être vécu et éprouvée comme la plus importante des choses secondaires, permettant aussi l’épanouissement et la prise de recul nécessaire à une pratique de loisir et surtout d’exploration de son corps et de partager d'expériences.


Et si la pratique de l'ultra distance revenait vraiment à cet état d'esprit initial tant voulu par ses précurseurs, en s'enrichissant plutôt de sensations et de surprises, de partages et échanges plutôt que d'objets, et d'événements qui sont de plus en plus contrôlés, provoqués.


(1) Même si le docteur Jean-Charles Vauthier, lors de l'UTMB 2018, réfute cette rumeur persistante. « Surtout pas ! Seuls 4 % des traileurs sont addicts, ce qui est la même proportion que dans tous les autres sports. »


Références

Les stratégies d'organisation des courses hors stade, document réalisé par SportEco (Ministère des sports), mai 2019