Incertitude émotionnelle et mimétisme gestuel : des pistes pour s’épanouir et progresser ?

Mis à jour : 18 oct. 2020


Nous attendions tous avec impatience la performance de Kilian Jornet sur 10km ce samedi 17 octobre 2020 à Hytteplanmila en Norvège. En effet, le Catalan avait annoncé son désir de venir explorer de nouvelles sensations sur la route.


Au-delà de venir tester le nouveau prototype de chaussures Salomon pour le bitume, il a montré un bel acte de courage sur un terrain qu’il maitrise moins bien, en venant se confronter aux spécialistes nationaux bien affûtés pour la circonstance.


On le connait, Kilian aime repousser ses limites et surtout il sait sortir de sa zone de confort (il venait de se blesser récemment).


Mais dans une course très rapide - avec la présence du jeune prodige Jakob Ingebrigsten en méforme (35') - c’est le Norvégien Zerei Kbrom Mezngi qui l’emporte en 28’20’’ (2’50’’/km).


Kilian, lui termine 18ème dans un bon chrono de 29’59’’ pour ses débuts sur la distance.

Résultats Hommes et Femmes du 10km à Hytteplanmila (18 octobre 2020)


Alors que les pronostics allaient bon train pour annoncer un chrono proche des 28 minutes pour Kilian, certains spécialistes étaient plus réalistes. Ouf …


Car au-delà du fait que son entraînement pouvait présager de grandes performances, ce sport nous permet bien heureusement de développer de l’incertitude, de l’humilité, et surtout une recherche de sens dans une discipline qui part de plus en plus dans une crise existentielle : surenchère du record, surenchère du spectacle...


Ce qui pousse à une certaine montée des instabilités pour les coureurs, à tous les étages : une crise sanitaire qui ne permet plus des rassemblements populaires, des compétitions à huit-clos avec des athlètes dont les performances sont stratosphériques, une volonté d’individualisme par des défis parfois uniquement existentiels.


Heureusement, face à cette grande incertitude, nous avons diverses pistes d’évolution et de progression afin d’optimiser au mieux notre potentiel.


Alors quelle pistes pour que Kilian puisse s’améliorer sur cette distance ?


Faut-il peut-être comprendre les conditions dans lesquelles s’est déroulée cette course pour en dégager des pistes de progression ?


Les micro certitudes du chrono

Notre cerveau ne peut pas vivre constamment dans un état d’incertitude. Son programme interne le pousse à réduire cette incertitude par tous les moyens.


Nous avons ainsi autant de manières différentes de survivre. Déceler du sens autour de nous est donc crucial pour notre survie au point ou quand il nous échappe cela provoque une certaine angoisse.


Au niveau de notre cerveau ce phénomène est en partie tributaire d’un repli du cortex situé à l’interface de nos deux hémisphères cérébraux, lui même connecté au striatum, nommé cortex cingulaire.


En imagerie d’exploration cérébrale, ce cortex cingulaire antérieur s’allume dès que les prévisions que nos prévoyons ne sont plus confirmées par ce qui se produit dans les faits.


Par exemple si Kilian anticipe une bonne bière fraîche, qu’on lui a promis, à la fin de sa course de 10km et qu’il ne l’obtient pas, c’est ce cortex qui s’allume. C’est aussi ce qui se passe si il ne s'attend à ne pas avoir une bonne bière fraîche à l’arrivée de sa course, mais qu’il en reçoit quand même une. Idem pour la performance espérée donc …



Ce cortex cingulaire est très friand de rituels, comme pour se rassurer, quand une situation est perçue comme incertaine ou angoissante.

Et donc la situation la plus favorable est celle ou les rituels sont déjà disponibles et prêts à être exécutés.


Sauf que sur ce 10km, les repères et rituels pour Kilian étaient beaucoup plus faibles que dans son milieu montagnard. Il a certes couru des 10km à l’entraînement, mais jamais en compétition avec des spécialistes affûtés de la discipline. De plus il sortait d'une blessure qui l'avait handicapé une quinzaine de jours.


Par conséquent, en plein effort et plongé dans un milieu ou règne un niveau certain d’incertitude, il a cherché à restaurer de la certitude à de plus petites échelles : regarder son chrono, s’adapter au mouvement du groupe de chasse.


Foulées mimétiques

Découverts dans les années 1990 par Vittorio Gallese, Giacomo Rizzolatti à l’université de Parme, les neurones miroirs ont une capacité unique dans la nature : ils se mobilisent aussi bien lorsque nous voyons une personne réaliser un mouvement que lorsque nous faisons nous-mêmes ce mouvement.


Ainsi lorsque l’on regarde la gestuelle souple (ou rigide) d’un coureur, nos propres neurones miroirs s’activent exactement de la même façon que lorsque l’on s’imagine en train de courir.


De cette façon, cela nous permet de nous représenter intérieurement ce que serait de réaliser le même mouvement. Et ce sont d’autres régions de notre cerveau, situées dans la partie plus antérieure de notre encéphale, qui peuvent décider de le faire ou tout simplement de l’imaginer.


Aussi lorsque des personnes réalisent la même séquence de mouvement (comme en peloton de coureurs), elles entrent en résonance motrice grâce à leurs neurones miroirs mais aussi en résonance émotionnelle, car chaque commande motrice envoyée par le cerveau est associée à un ressenti affectif.

C’est pourquoi, dans cette période sanitaire qui nous isole, nous demandons à nous rassembler. Comme pour assurer un rituel collectif, un partage d’émotions qui vient renforcer le sentiment d’appartenance à notre tribu de coureurs.

En alignant nos foulées, nous créons de l’ordre, de la prévisibilité et de la résonance émotionnelle couplée à une appartenance à notre famille de coureurs.


Dans ce peloton de coureurs en Norvège, Kilian à cherché le bon groupe, celui qui lui a permis de réaliser un bon chrono et de descendre sous les 30 minutes.


Il s’est certainement rendu aussi compte de l’aisance de certains coureurs devant lui, très fluides et économiques, mais qu’il ne pouvait pas suivre.


L’économie de course, un facteur souvent oublié en course sur route

Pour réaliser une performance course à pied, il est nécessaire non seulement de pouvoir courir vite, mais il faut également tenir la distance. Cela veut dire qu’il est important de pouvoir s’économiser tout au long de l’épreuve.


En fait, lorsque l’on s’entraîne en course à pied on évoque en priorité le développement du VO2max qui en est l’élément incontournable. Bien que l’on soit conscient qu’il est un bon indicateur de la performance en endurance, on ne peut cependant pas prédire qu’il sera le seul garant de la réussite en compétition.


La preuve sur ce 10km, car bien que Kilian possède un VO2 max. bien au-dessus de bon nombre de certains coureurs devant lui, il n’a pas pu rivaliser et perd même 1’40’’ sur le premier.


Ainsi pour réaliser une performance sur un 10km, certains paramètres incontournables interviennent donc, comme :

  • La capacité à être endurant sur une haute valeur de son potentiel aérobie, c’est-à-dire à pouvoir tenir un pourcentage élevé de sa VMA ou de son VO2max sur l’ensemble de la course ;

  • Celui de renouveler en permanence, et de façon économique, l’énergie de la contraction musculaire, tout en encaissant les chocs liés aux répétitions du pattern gestuel de la course à pied (notion de coût énergétique).

Ainsi, quand bien même, est-il est primordial (comme Kilian) de posséder un gros moteur (VO2max), il est néanmoins important de pouvoir économiser son réservoir (les ressources énergétiques en quelque sorte).

C’est tout l’intérêt du travail sur l’économie de course (ou EC) qui ouvre ici un vaste chantier sur lequel les entraîneurs et les chercheurs tentent d’apporter diverses contributions.

De nombreuses études réalisées chez des coureurs de sprint, demi-fond et marathon ont ainsi montré que les plus économes sont en général les marathoniens. Ils utilisent environ 5 à 10 % d’énergie en moins que les coureurs de demi-fond et de sprint.


On s’est aperçu par exemple que les Africains de l’Est possédaient une économie de course extraordinairement basse, comme par exemple l’Érythréen Zersenay Tadese, plusieurs fois champion du monde du semi-marathon qui peut maintenir une vitesse très élevée tout en consommant à chaque kilomètre beaucoup moins d’oxygène que la majorité des coureurs.


La référence internationale se situant, selon le chercheur Grégoire Millet du laboratoire de l’Université de Lausanne (UNIL), à des valeurs se situant autour des 160-170 ml/kg/km.


Ce qui est surprenant c’est que comparé à un groupe de coureurs élites caucasiens, comme par exemple le triple vainqueur de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc, Xavier Thevenard, qui possède une EC de plus de 200ml/kg/km, la différence est très nette.

Alors malgré un très bon VO2max, un seuil élevé et des ressources musculaires importantes (raideur efficace et faibles oscillations verticales) les valeurs affichées de l’économie de course qui vont au-delà des 200 ml/kg/km sont certainement sources de difficultés à bien gérer par exemple un 10km sur route.


Cependant l’économie de course n’a véritablement été étudiée qu’à des vitesses relativement faibles pour ces athlètes (10 à 19 km/h).


De plus, seul un nombre limité d’études ont utilisé une approche exploratoire et interdisciplinaire englobant des paramètres physiologiques comme la flexibilité, la cinématique (description du déplacement) ou la cinétique (forces qui engendrent le mouvement) qui peuvent permettre d’explorer des pistes éventuelles de progression sur une économie d’effort élevée.


Restons donc très optimiste à l’idée que ce n’est pas l’unique VO2max qui nous permet de progresser en course à pied, et qu’il existe bien d’autres voies d’entraînement s’ouvrant aux coureurs de tous niveaux, et notamment celle de l’économie de course.

Ce que peut-être Kilian Jornet va appliquer dans ses prochains entraînements pour rechercher la fluidité du geste et pouvoir communier émotionnellement avec les coureurs du groupe de tête.


Lire plus ⎮La foulée, geste essentiel du coureur


Références

Sébastien BOHLER, Où est le sens ? Editions Robert LAFFONT, 2020 SAUNDERS, Sports Med. 2004; 34 (7)

Thibault LUSSIANA, Êtes vous un coureurs terrien ou aérien ?, Thèse en sciences du sport soutenue le 9 novembre 2016, Université de Bour- gogne -Franche Comté

Scholz .m. N, m. F. Bobbert, a. J. Van soest, j. R. Clark and j. Van heerden. 2008. Running biomechanics: shorter heels, better economy. The journal of experimental biology 211, 3266-3271

J. Folland, S. Allen, M. I Black, J. C Handsaker, et Stephanie E Forrester, Running Technique is an important component of running economy and performance, The official Journal of the American Collège Of Sports Médecine, February 2017


Contactez Moi

runningrenaissance@ericlacroix.com  |  Tel: (+262) 0692 384 069

© 2020 - Site créé par Éric Lacroix