Part. 2 - D'une pratique clandestine aux foulées féminines : « La solitude de la coureuse de fond »

Mis à jour : 30 juil. 2020



1974, championnat mondial féminin de marathon.

On y reconnait notamment Chantal Langlacé (dossard 248) et à vélo Noël Tamini (casquette blanche) et Yves Seigneuric


À partir des années 70, les femmes sont très présentes dans les grandes courses comme ce premier - quoique officieux - championnat mondial de marathon en 1974 organisé à Wadniel en Allemagne.


Juste un retour aux sources, car c'est à Wadniel en effet que demeure le docteur Van-Aaken, initiateur et organisateur de ces championnats. Et ce docteur a non seulement réussi à faire appliquer un peu partout dans le monde les principes de sa méthode d'entraînement axée sur la course d'endurance gage de longue vie et de santé, mais il n’a cessé de lutter pour que peu à peu la femme puisse avoir le droit de pratiquer en compétition le marathon.


Car selon lui ce sport lui va comme un gant, « tant sont grandes ses qualités naturelles d'endurance et méconnue son aptitude physiologique à surpasser l'homme lors des efforts de longue haleine. »


Il affirme d'ailleurs à la fin de ces premiers championnats du monde, qui sont pour lui une belle réussite :

« Je ne cesserai de lutter avec force, jusqu'à ce que le marathon féminin soit admis aux Jeux Olympiques ! Il y a d'ailleurs certains signes qui font penser qu'en 1980 ce sera devenu réalité. »


Dans son discours il rend un bel hommage à une athlète française en qui il voit se profiler un bel avenir sportif. Il s’agit de Chantal Langlacé, jeune femme de 20 ans.


Peu de temps après, en octobre 1974, Chantal Langlacé bat la première performance mondiale au marathon en 2h46'24 au marathon de Neuf-Brisach. Elle réédite son exploit en 1977 au marathon d'Oyarzun (San-Sébastien ) en 2h35' 15. Le quotidien « l'Equipe » titre et la surnomme « Marathon Woman ».


Même si le Docteur Van-Aaken s'avance beaucoup lorsqu'il annonce l'irruption du marathon féminin aux Jeux Olympiques de 1980, l'évolution s'immisce à grands pas. Les femmes sont acceptées au championnat de France de marathon organisé en 1980 et, en 1983, le marathon féminin est officialisé aux premiers championnats du monde d'athlétisme.

Wadniel, 1974, l'après course...

avec de gauche à droite Denise Seigneuric, Noël Tamini, Chantal Langlacé et le célèbre-bre Docteur Van Aaken. (@Yves Seigneuric)


C'est véritablement en 1984 que se fait la percée car le 3000m et surtout le marathon sont ajoutés aux Jeux Olympiques.


Mais « l'image d'Epinal » gravée à jamais sur ce premier marathon Olympique est celle de la suissesse Schies, 33ème en 2h48mn, arrivant en titubant et grimaçant dans son ultime effort mais qui aussitôt focalise selon Noël Tamini « l'attention des charognards, hyènes ou chacals. »


Ainsi " 56 ans après 1928, le 800 m est devenu compatible avec la féminité, le marathon à ce qu'il semble ne l'est toujours pas…"



L'essentiel n’est-il pas que ces femmes soient admises et reconnues ?


Nous sommes en droit de nous poser cette question car à partir de cet instant, historique, les femmes entrent de plein pied dans l'espace compétitif des hommes, celui des tableaux de performances, des comparaisons possibles.



De ce fait, le tableau de progression des meilleures performances mondiales féminines au marathon est un témoin utile car il montre l'évolution vertigineuse de ce record à partir des années 1970 (1)


On y constate une recrudescence des meilleurs chronomètres ainsi qu'une évolution de plus de trente cinq minutes en une décennie (1970-1980 ).


Le chronomètre est la preuve irréfutable de cette progression et la comparaison devient alors inéluctable. Gaston Meyer n'estime t-il déjà pas en 1961 que :

"l’athlétisme, parce qu'il ne dépend que de la mesure objective des qualités humaines, permet de comparer des générations entre elles."

Dans les années 80, on parle même de femmes qui, d'après des calculs scientifiques vont réaliser des « chronos »impressionnants au marathon du vingt et unième siècle, pouvant même rattraper les hommes …



Pour tempérer cette prospective un peu hâtive, ce même Gaston Meyer annonce en 1981 dans un quotidien sportif que « si les femmes s'élancent vingt minutes avant les hommes, nous assisterions à une formidable course-poursuite à l'issue indécise. Quel fabuleux spectacle ! »



De plus, en 1988 le chercheur François Perronet émet une hypothèse réservée. Son approche scientifique, réaliste, nous livre des chiffres un peu plus mesurés.



Il annonce :
« Les records masculins progressent depuis près d'un siècle. On peut donc analyser cette progression et faire pour le futur des projections qui ont toutes les chances d'être fausses mais qui «paraissent raisonnables ». Il n'en est pas de même pour les femmes. La progression des records est à la fois trop rapide et trop courte pour que l'on puisse l'analyser et faire des projections raisonnables. »


En France, l'évolution sur marathon est surtout visible à la fin des années 80 et on constate grâce au tableau de progression du nombre de participantes à cette épreuve (ci-dessous) que les effectifs progressent de 10% en 17 ans.


Cela rejoint le constat effectué par Pierre Arnaud citant les effectifs sportifs féminins des années 1990 où près de 25% de ces licences sont attribuées à des femmes, mais plus de 30% dans les seules fédérations olympiques.


Mais sur une épreuve comme le marathon, quelle victoire symbolique !


En conclusion cette sorte d’acculturation athlétique de la course de fond par les femmes se révèle être une longue épreuve semée d'embûches.


Des obstacles tout d’abord liés à accepter pour les hommes le spectacle d'une femme en short, compétitrice de surcroît.


Puis, celle d'une femme « endurante » capable de rivaliser avec ce sexe « dit » fort.


Mais finalement et fort heureusement selon Paul Yonnet, grâce à cette « élite de quasi- égaux qui se donne en représentation d'une collectivité au travers d'une compétition incertaine va pouvoir s'exprimer une masse de profondément inégaux exposés à la recherche de fins purement individuelles au travers d'un effort physique s'affichant sur une échelle de distribution des valeurs et des capacités de grande amplitude. »


Ainsi les femmes courent-elles mêlées aux hommes dans la course à pied, alors qu'elles sont séparées dans beaucoup d’autres épreuves. Elles peuvent dorénavant pratiquer librement, voire s’accaparer leur propre mode de pratique identitaire, une sorte de revanche des dominées.

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Documents

Évolution des meilleures performances françaises sur marathon de 1970 à 1976


Opinion de Fabienne Curiace dans la revue Courir en 1978

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Les grandes héroïnes françaises de la course hors stade : Denise Seigneuric

@Yves Seigneuric


Fille de la mer, née à Logonna dans le Nold Finistère (25km de Brest), Denise est aussi fille de marin-pêcheur. Elle est issue d'une famille, très peu sportive, de cinq fières et soeurs.


Elle a 20 ans quand elle se marie, en 1968, avec Yves. Et c'est au printemps suivant, après la naissance de Chrystel, qu'elle débute la course à pied. 800m sur piste, 2 km en cross, telles sont les distances offertes, au sexe dit faible, à l'époque.


2'41 " au 800m n'a pas de quoi faire sauter au plafond, mais l'effort de la course à travers champs lui convient semble-t-il bien mieux. Laurence nait en 1971, le 1500m aussi , sans grand intérêt pour Denise.


Cest une autre distance qui lui trotte déjà dans la tête. Yves se lance en effet sur le marathon et, ne voulant pas être en reste, elle boucle Neuf-Brisach en 1973 dans le temps de 3h54', devenant la 3è française à terminer les 42km195.


Avec une quarantaine de kilomètres hebdomadaires pour en arriver là, c'est encourageant. Mais que de difficultés, avec une arrivée en région parisienne où on ne connait personne, deux enfants à garder en altemance par leurs sportifs de parents, les très rares compétitions sur route à trouver et, surtout, l'interdiction encore faite aux femmes d'y prendre part.


Ce qui n'empêche d'ailleurs pas la petite Seigneuric d'inscrire son nom à la première édition de Marvejols-Mende (en 1973). Exception qui confirme une "règle" consistant à se cacher au sein d'un peloton masculin, une casquette couvrant ses longs cheveux afin de passer inaperçue jusqu'au moment du départ. La surprise des officiels passée, on la laissait généralement courir en paix. Ouf!


En 1974 elle participe au mondial féminin officieux de Waldniel, en Allemagne, organisé par I'apôtre de I'endurance intégrale, le docteur Van Aaken. Ses 4h11 ' ne laisseront pas un souvenir impérissable mais la surprise lui vient de la remise des prix par le célèbre docteur, du premier prix de... beauté.


1975 voit la naissance (jamais 2 sans 3) de France, la petite dernière. La reprise est difficile, une année n'est pas de trop pour retrouver le plaisir de courir. Le marathon lui parait trop long, trop dur. Elle approche alors les 5' au 1500m, les 11' au 3000m, sans recours au fractionné sur piste, qu'elle déteste. En dehors du cross, qu'elle affectionne et qui lui pennet de frôler à plusieurs reprises une qualification au championnat national, elle court surtout des semi-marathons. Avec un certain succès.


Elle attend 1979 (elle a alors 31 ans) pour aborder de nouveau le marathon. 3h37' à Waldniel, puis 3h27' l'année suivante, 3h23' en 1981, 3h13'en 1982 et 1983, 3h07' à l'épreuve "Avon" comptant comme championnat de France à Paris en 1984.


De nouveau 3h13' la saison suivante. Dans cette période, si elle participe régulièrement à des cross et des courses sur route elle ne met plus les pieds sur la piste. Ni à l'entrainement, ni en compétition.


En 1986 Denise, qui fête ses 38 ans, continue à progresser avec un 3h04'05" à Nantes. Un résultat qui restera son record personnel, ayant échoué de quelques secondes à Kosice, en Tchécoslovaquie, après un voyage épuisant de 35h de train...


A partir de 1989, à l'issue d'un ultime 3h23' à Boston et un nouveau statut familial, celui de grand-mère (naissance du petit Willy), elle décide de ne plus courir que pour la santé. Yves doit alors développer des trésors de persuasion, trois ans durant, pour lui insuffler un minimum de motivation. Le déclic se produit en 1993 avec une invitation à Marvejols-Mende (pour le 20è anniversaire) où elle améliore son œcord de 10'.

Dans la foulée elle termine Neuf-Brisach en 3h25', puis Honolulu en 3h31'.

Une vraie passion du macadam !


(1) Tableau des meilleures performances mondiales féminines sur marathon jusqu'en 2002


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Partie 3 : D'une pratique clandestine aux foulées féminines : « La naissance des courses féminines »


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