Course à pied et liberté ⎮Volet 1



Jogging, footing, et course hors stade ...

Il existe une diversité de pratiques au sein même de la discipline athlétique qu’est la course à pied et il nous paraît évident d’en cerner certains contours. Car il existe en parallèle à l’histoire traditionnelle de l’athlétisme français une histoire de la course à pied hors des stades, une pratique dite libre.


La pratique de la course hors stade semble s’apparenter à une population avide de nouvelles aspérités, orientée vers un plaisir partagé et une liberté affichée. Cette nouvelle façon de concevoir l’athlétisme, et qui apparaît au tournant des années 1970, permet à beaucoup d’hommes et de femmes de conquérir un territoire jusque là convoité par les accrocs du chronomètre, les adeptes de la performance.


C’est un phénomène nouveau pour les instances dirigeantes de l’athlétisme, un phénomène qui parfois leur échappe et dont les personnages sont de véritables passionnés. L’histoire de la course de montagne et du trail est issue de ce mouvement, sorte de prolongement logique d’une revendication sans cesse affichée d’une pratique partisane et spontanée ou la recherche du plaisir n’a de cesse d’être répétée.


D'un point de vue historique il semble difficile de cerner les contours d'une pratique comme celles du « footing » et du « jogging » pratiqués plutôt pour maigrir, voir pour obtenir une bonne condition physique. Perçue comme une pratique informelle du «soucis de soi», voir du «bien être», en réalité, le «jogging» ou le «footing», sont des termes importés des Etats-Unis dans «les années 70» qui représentent un phénomène de mode tourné vers la forme ou la minceur. Comme le souligne Martine Segalen dans son ouvrage qui retrace le travail d'une ethnologue au sein d'une population parisienne de coureurs sur route dans les années 90

«le mot jogging, importé des Etats-Unis et servant à qualifier l'engouement pour la pratique dès le milieu des années 1970 nous semble d'un vulgaire achevé, le comble de cette vulgarité s'exprimant dans le transfert sur le bon vieux survêtement qui devient maintenant un jogging à l'aire du cocooning».


En fait le mot jogging paraît avoir été utilisé pour la première fois en Europe en 1943, à Bucarest, par M. Bran, professeur d’éducation physique. À ce propos, celui-ci déclare en 1996 : « A part le jogging, il y avait le mot steeping. C’était comme une manière de s’affirmer: on recourait alors à des mots étrangers pour frapper l’imagination, montrer quelque chose d’exceptionnel (...) cela voulait en fait désigner une course à petits pas, faisant travailler les chevilles».


De même que le footing, qui selon le dictionnaire le Robert, n’est en fait qu'une promenade hygiénique à pied, et dans ce sens ne peut donc pas se vanter d'exister en tant que pratique compétitive (à développer)


Une histoire de liberté ?

De 1960 à 1966, l'accroissement des licenciés en athlétisme (calculé à partir de la variation des effectifs des licenciés de la fédération française d'athlétisme) s’accentue et ce chiffre passe de 46105 dans les années 1960/61 à 92049 l'année 1970/1971.


Cette évolution est aussi rapide voir même légèrement plus conséquente que l'ensemble des fédérations uni-sport. Pourtant, à la fin des années 60, l'athlétisme connaît des difficultés dans son développement et se trouve alors progressivement dans une position de concurrence avec d'autres pratiques sportives.


C'est précisément dans ce début des années 70 que des dizaines de courses à pied sur route sont organisées. Ainsi des protagonistes indépendants, extérieurs à la fédération française d'athlétisme mettent en place ce nouveau type de course, et ce dans les années 1971-1972. Ces courses sur route connaissent alors une expansion considérable (alors qu'en 1971 on ne recense que 5 compétitions hors stades, en 1978 on en compte près de 500 et en 1981 plus de 800).


Elles deviennent alors un véritable phénomène de société, faisant courir dans les rues plusieurs milliers de personnes. Alors que la forme plus «classique» de la course à pied dépérit, la course« libre » s'avère redoutable pour attirer de plus en plus d'adeptes. S'affirme alors un mouvement de masse en faveur d'une course à pied libérée du stade et qui, après avoir conquis bois et forêts, va reprendre possession du bitume urbain. Ce ne sera d'ailleurs pas sans mal.


Phénomène de mode, ou dans l'air du temps Christian Bromberger ajoute que » cette course à pied populaire est (bien) née dans les années soixante-dix, au beau milieu de ce que Henri Mendras a nommé la seconde Révolution française marquée par la montée de la classe moyenne, plus mobile socialement mais plus immobile physiquement. Pour cet auteur le corps est synonyme d'outil et les paysans, artisans, ouvriers l'ont usé. Avec la société du tertiaire il perd cette fonction et devient semble t-il objet de plaisir. Mais à défaut de ce modèle très imagé, nous pensons qu'il faut y ajouter une réelle volonté de se libérer du joug des stades et de la rigueur des tours de piste.

Ces pionniers se nomment alors des « coureurs libres »: libérés de la cendrée des stades dont ils franchissent à jamais les portes, libres dans les choix de leurs parcours, libres des contraintes que veulent faire peser sur eux les fédérations sportives qui voient d'un très mauvais oeil l'engouement de quelques fanatiques se muer en quelques années en passion déferlante emportant des dizaines de milliers d'adeptes (ce développement des courses sur route est parallèle bien évidemment à l'augmentation du nombre de coureurs. On en recense en France près de 1000 coureurs en 1975 , 50000 en 1984 et 120000 au début des années 1990).

Un ton plus que jamais novateur est de mise, en faveur des «opprimés» du stade, ceux en quelque sorte qui ne s'y sentent pas bien, parce qu'ils trouvent la pratique trop élitiste, trop enfermée. Une sorte d'inversion des valeurs auquel le schéma de Jacques Defrance nous invite.


Inégalement fréquentées, certaines de ces courses rassemblent petit à petit des milliers de coureurs dans de grandes épreuves comme Paris-Versailles ou les 20km de Paris tandis que d'autres n'en rassemblent que quelques dizaines. Mais ces courses populaires ne se concentrent pas uniquement dans les grands espaces urbains comme la région parisienne ou lyonnaise, ils se diffusent aussi dans toute la France.