Peux-t-on devenir un coureur raisonnable ?

Mis à jour : 16 mai 2020



La période de confinement nous a certainement permis de réfléchir (ou pas) sur notre pratique sportive, sur nos entraînements, et surtout sur notre dépendance éventuelle. Est-on finalement un coureur raisonnable ?


Selon Gabriel Marcel, « est raisonnable celui qui perçoit les limites de la raison ». Malheureusement la surenchère du long et du « toujours plus » est bien souvent présente par exemple dans la pratique de l'ultra trail et entame petit à petit l’ensemble des pratiquants devenus hyper consommateurs d’aventures et d’émotions.


La littérature scientifique utilise ainsi plusieurs définitions pour identifier ces hyper-consommateurs du sport, et qui concerne la dépendance ou l’addiction à la pratique physique. Pour simplifier, nous pouvons nommer ce terme d’addiction sans substance comme une « dépendance à l’effort ». Dans le milieu de la course à pied on entend souvent revenir le terme de « bigorexie ».


En fait, la première caractéristique d’un état de dépendance est le côté excessif du comportement sportif observé, tant du point de vue de l’entraînement que de la compétition. Alors que les organismes de santé tentent d’ancrer dans les esprits la nécessité de pratiquer une activité physique modérée et régulière, les volumes d’entraînement et la fréquence des compétitions d’intensité élevée mis en cause dans la dépendance à l’effort sont sans commune mesure avec le pratiquant dit normal.


De ce fait, il est fréquent de voir des excès d’entraînement en course à pied, comme certains coureurs de trail, qui font état de plus de 20 à 25 heures d’entraînement hebdomadaires.

Ainsi les confidences du coureur Américain Anton Krupicka dans l’excellent ouvrage d’Alexis et Frédéric Berg (Éditions Mons), Grand Trail sont éloquentes.

Il cite : « Entre 2004 et 2006 avant d’avoir participé à mon premier ultra, je m’entrainais plus de 300 kilomètres par semaine. J’étais étudiant. Je courais deux heures le matin, deux heures le soir. Quand je relis mon vieux journal d’entraînement c’est juste fou ! ... ».


Au vu de ces éléments la dépendance à l’effort constitue indubitablement une dérive de la pratique, un comportement déviant, entraînant bien souvent des blessures ou un processus irréversible de surentraînement. Nous sortons de la normalité et il est possible que les personnes concernées se trouvent en situation de difficulté sociale, familiale, physique voire psychologique, notamment lorsqu’elles se blessent.


Des blessures qui sont parfois plus psychologiques que physiologiques. En effet la fatigue du coureur n’est pas que physique et l’effondrement n’est pas que physiologique.

À l’asthénie physiologique il faut ajouter l’asthénie psychologique, le ras-le-bol, la démotivation, voire l’écœurement, ce que les sportifs ou les chefs d’entreprise redoutent le plus et qu’ils appellent « le burn out » qui conduit à quitter prématurément la scène sportive ou professionnelle.


La répétition engendre la monotonie. Et pourtant, à l’entraînement, il s’agit de rabâcher inexorablement les mêmes gestes, les mêmes exercices de musculation.

Frédéric Baillete cite : « il faut renforcer, automatiser, intégrer. L’entraînement n’est qu’un long radotage, une inexorable litanie : il faut additionner les longueurs, les sprints, les sauts, accumuler les exercices techniques jusqu’à leur robotisation. Il est donc perpétuellement nécessaire de re-motiver les athlètes, de trouver des astuces pour faire ingurgiter les overdoses d’entraînement, leur augmentation et combattre la lassitude et le dégoût ».


Les causes et dérives possibles d’une « pratique peu raisonnée doivent donc nous alerter et se traduisent le plus souvent comme :

  • L’expression d’une forte demande sociale, médiatique (de faire une grande classique car « c’est une course qu’il faut faire »),

  • La surenchère du long et du toujours plus, comme modèle stakhanoviste de l’entraînement (no pain, no gain),

  • Un investissement excessif dans la pratique au détriment de son équilibre personnel et sportif (pratique chronophage et blessures à répétition),

  • La difficulté à contrôler la pratique (augmentation des entraînements et des compétitions),

  • Une modification en profondeur du mode de vie dont les habitudes alimentaires (comportement anorexique), des loisirs, ou d’une stricte hygiène de vie sans concessions,

  • Et parfois une conduite dopante ou dépendante concomitante.


Face à cette description, il est donc important de trouver un compromis et des alternatives dans l’entraînement - quand bien même elle demeure une passion. L‘entraînement doit être avant tout une recherche de sensations et de plaisirs, mais en aucun cas devenir un besoin impérieux et en constante augmentation en cas d’arrêt forcé de la pratique (blessure, problèmes d’emploi du temps en famille ou au travail).


Le repos est ce que l’on nomme également l’entraînement invisible que nous devons pouvoir intégrer au quotidien dans le désir de performance.


Références :

Alexander B.K., The Globalization of Addiction, Addiction Research, 2000, 8, 6, 501-526. Baillette Frédéric, « L’entraînement sportif et ses efficacité meurtrières », Revue Quasimodo,1992 Birouste J., Économie pulsionnelle des goûts des sportifs, Sport et psychologie, Revue EPS, Dossiers EPS numéro 10, 367-372. Carrier C., Modèle de l’investissement sportif de haut niveau et risque de lien addictif au mouvement, Annales de Médecine interne, avril 2000, vol. 151, A60-A64. Ehernberg A., Le culte de la performance, Calman-Levy, Paris, 1991. Glasser W., Positive addiction, Harper Collins, 1985. Véléa D., Sport, dopage et addictions, Interventions, janvier 2002.

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