La prochaine vague sera sportive

Mis à jour : févr. 13



Depuis presque un an, nous vivons une situation hors normes, avec deux confinements successifs liés à l’épidémie de Covid-19.


Au-delà des conséquences sur notre santé physique qui limite en quelque sorte l'effort et donc l'exercice, il est nécessaire de prendre conscience également de notre santé mentale. Il est clair que la peur du virus, la crainte de la mort, mais aussi l’enfermement et l’isolement social bouleversent notre vie, notre quotidien.


Outre le bien-être qui diminue, une enquête récente, exposée dans "Cerveau et Psycho -Février 2021", révèle que les modes de consommation des Français ont beaucoup changé lors du premier confinement.


Ainsi Nicolas Franck (1), psychiatre, souligne que :

" Deux tiers des Français ont considérablement augmenté leur consommation d’écrans, avec pour une personne sur six, une perte de contrôle sur ces usages, c’est-à-dire le développement potentiel d’une addiction. Les consommations d’alcool, de tabac, de nourriture et de cannabis ont aussi augmenté, avec parfois une perte de contrôle."


Pour beaucoup de coureurs, cette période où toutes les compétitions sont annulées génère une frustration de plus en plus grande, qui semble provoquer une perte de contrôle en quelque sorte de leur pratique quotidienne et notamment la perte de sens dans leur pratique.


Comment en effet pouvoir partager sa pratique avec - ou contre - les autres, échanger sur sa passion, s'encourager dans l'effort, s'entraider dans la difficulté ?


Ce partage est essentiel pour vivre et se développer, au sens d'une altérité que Jean Michel Oughourlian explique comme notre 3ème cerveau (mimétisme).


En effet, nous pourrions aller courir seul sur nos routes ou nos sentiers en créant nos propres compétitions individuelles (même si c'est déjà fait sur Strava !), ou en inventant nos propres défis (ce que réalisent certains compétiteurs de bon niveau pour (sur)vivre à une érosion médiatique).


Mais en fait, pour la grande majorité des coureurs, c'est bien pour créer du lien social que nous souhaitons refaire de la compétition ; le partage de l'effort ne pouvant pas bien évidemment se réaliser dans le virtuel, qu'il soit dans la souffrance ou la contemplation.


Alors que faire ?


Continuer à s'entraîner et de ce fait comprendre en premier lieu les bienfaits de la course à pied pour sa santé


L’activité physique en général, et notamment la course à pied peut aussi augmenter la résilience, en protégeant les personnes (et les animaux) contre les effets négatifs du stress.


Depuis une dizaine d’années, le neuroscientifique Benjamin Greenwood et ses collègues, de l’Université du Colorado à Boulder, ont publié une série de travaux réalisés sur des animaux. Il a ainsi démontré que six semaines de course dans une cage peuvent éviter des comportements de type anxieux et dépressif. Par exemple, lorsqu'un rat est stressé, il cesse d’explorer sa cage et consomme davantage de morphine quand on en met à sa disposition. Ces comportements apparaissent systématiquement après une exposition à divers agents provoquant des stress intenses.


Chez l’être humain, on a aussi montré que l’exercice réduit les symptômes de dépression et d’anxiété. Il améliore l’attention, la planification, la prise de décision et la mémoire, toutes fonctions importantes pour faire efficacement face au stress.


La course à pied semble, quant à elle, stimuler, la résilience par le biais de divers mécanismes neurobiologiques. Par exemple, elle augmente la concentration des endorphines ainsi que celui des neurotransmetteurs dopamine et sérotonine, qui pourraient soulager les symptômes dépressifs et améliorer l’humeur. Elle bloque également la libération du cortisol, l’hormone du stress, comme pour se protéger d'un empoisement de l'organisme (sauf si l'on pratique à outrance...).


Ce système de neurones dopaminergiques dans notre cerveau est ce qui nous donne le sentiment que nos actions ont un sens, une utilité et un impact sur le monde réel. Et sans ce sentiment, on ne peut rien entreprendre sur le long terme. Une action sans effet est insupportable pour l’esprit humain.


C'est notamment ce qu’illustre très bien le livre de David Graeber "Bullshit Jobs" ou « Job à la con », née sous sa plume et qui a fait le tour du monde. Il postule que la société moderne repose sur l'aliénation de la vaste majorité des travailleurs de bureau qui sont amenés à dédier leur vie à des tâches inutiles et sans réel intérêt, tout en ayant pleinement conscience de la superficialité de leur contribution à la société. On y voit donc l’effet désastreux de tous les emplois que ceux qui les occupent jugent inutiles.


En fait, nous avons besoin de nous sentir utiles, et nous pouvons aujourd’hui avoir ce sentiment, même si il faut se battre pour revendiquer une pratique sportive qui ne parait pas essentielle.


Créer du lien social, libérer la parole


Il semble nécessaire d'attendre encore un peu afin qu'une fenêtre d'espoir puisse s'ouvrir pour que les compétitions de course à pied puissent reprendre. Mais en parler, en discuter au sein de notre communauté (entraide, pair-aidance (2)), pour comprendre pourquoi cela nous manque tant, peut aussi nous permettre de mieux patienter et apprécier cette attente.

En fait, renforcer nos liens sociaux est une façon particulièrement efficace d’augmenter notre résilience, parce qu’ils permettent d’atténuer également nos réactions biologiques au stress. Comme pour mieux affronter certaines situations difficiles, d'en discuter ensemble, de pouvoir trouver des solutions communes.


Le soutien des autres est puissant, s'il reste comme "modèle" et non comme "rival-obstacle", constitue en effet un véritable « filet de sécurité » face à l’adversité, et renforce la volonté de surmonter les obstacles. Se lier à autrui améliore le sentiment de sécurité.

Un groupe ce coureur qui s'entraîne de façon unie, même informelle, est plus fort qu’un individu isolé.


Au plan biologique, les liens sociaux stimulent la libération de l’hormone ocytocine, dont on sait qu’elle réduit l’anxiété et la peur, notamment en limitant la libération du cortisol en situation de stress (qui s'ajoute à l'effort physique évoqué plus haut). Rappelons qu’elle favorise aussi les liens de filiation, ainsi que les émotions et la confiance, qui renforcent le lien social.


Décélérer pour mieux réfléchir


Dans un article du Monde datant de 2010, Laurent Jeanpierre (La fuite en avant de la modernité), nous dévoilait le concept de décélération, en évoquant les travaux du sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa (ayant réalisé une étude magistrale sur la société de « l’accélération ») :


« L’époque n'est pas si lointaine où certains espéraient que l'évolution technique puisse permettre d'alléger le travail et de libérer du temps libre (…) Les technologies "compressent l'espace". Elles peuvent aussi accroître le rythme de la production matérielle ou le nombre et la fréquence des relations sociales, ainsi que le montrent les outils de communication actuels. Mais comme, en fait, elles prennent souvent plus de temps qu'elles n'en font gagner, les techniques entraînent aussi une "accélération du rythme de vie" dont les fast-foods, le speed dating, le haut débit de l'Internet, l'habitude nouvelle de faire plusieurs choses à la fois sont quelques-uns des symptômes actuels. »


Face à cette frénésie croissante, il existe des "stratégies de décélération" comme vivre hors des grands centres, ou faire l'éloge de la lenteur ou de la décroissance.


"Exclues des sphères sociales déterminantes", ce sont cependant, selon Hartmut Rosa, des résistances insuffisantes pour renverser l'emballement de la machine moderne. Nul n'échappe réellement aux effets de l'accélération. Ceux-ci touchent à la fois la vie personnelle et la vie sociale.


A l'échelle individuelle, d'abord, le stress (encore lui), l'hyperactivité ou, au contraire, la dépression sont ses pathologies, chacune plus fréquente aujourd'hui. Les identités deviennent tissées d'expériences juxtaposées : chaque engagement, amical, amoureux, politique ou religieux finit par prendre la forme d'un "projet" sans projection.


En 2015, dans la revue STAPS, Romain Rochedy reprend ce concept en parlant de la pratique de l’ultra trail. Selon lui cette pratique pourrait être une chimère de la société de l’urgence, voir une idéologie pour certains adeptes :



« L’ultra-trail est « un aspect de ma personnalité », « c’est un mode de vie » (Émilie).

Selon lui : "L’aventure, l’extrême, le temps de prendre son temps deviennent des éléments caractérisant un lifespirit. Nous entendons, par ce terme, l’expression d’un esprit de l’ultra qui déborde largement le temps et l’espace de la pratique elle-même. Chaque temps, de loisir, familial/amical, professionnel est entièrement dédié à la réalisation de ce lifespirit."


L’ultra-trail peut être qualifié d’« oasis de décélération » comme description même de ce qu’il est structurellement, car il illustre la limite anthropologique de la vitesse.


En effet lorsque l’on est dans les sentiers à s’entraîner n’arrête t-on pas le temps social un instant, pour de l’évasion pour soi ? On agrandit les distances, le temps finalement pour allonger du temps.

Mais dans cette période successive de multiples confinements, de couvre-feu, et d'interdictions de pratiquer en compétition cette évasion n’est plus la même. Le coureur se sent de nouveau face à lui-même.


Ainsi le rapport au temps est bouleversé, voire inversé. Le coureur compétitif qui réalisait chaque jour un travail qui en aurait nécessité plusieurs, se retrouve désemparé, et même

démoralisé, par son absence totale de productivité. Il a de ce fait tout le temps nécessaire mais il n’y arrive plus.


En fait ce que le coureur ne sait plus faire c’est mettre le temps au service de ses activités. Avant cette période, il n'avait pas trop à choisir, ni même à se poser ces questions car il était dans l’action.


On sait qu'une tâche ennuyeuse la ralentit, alors qu’une tâche passionnante l’accélère. Cependant, on observe aussi que, lors de routines, d’activités familières, comme s'entraîner en footing tous les jours, on sollicite moins notre attention et donc que le temps passe finalement beaucoup plus vite.


À l’inverse faire des choses inhabituelles, comme une nouvelle compétition de course à pied, provoque un ralentissement de notre perception du temps, en mobilisant

davantage nos ressources cognitives et émotionnelles.


Ce que le coureur vit en cette période d'incertitude devient presque insupportable car il doit vivre cet espace de décélération hors du temps de son objectif principal qui est la compétition, lieu de lien social et espace d'épanouissement corporel.


Et pour l'instant on ne peut que l'inviter à utiliser l’isolement comme une réelle occasion réflexive et thérapeutique.


Donc vivement la reprise compétitive, pour partager des frottements d'épaule, des odeurs de sueur, des souffrances, des grosses fatigues, et des récits post-course de "coureurs dopaminés".



(1) Nicolas Franck est psychiatre et chef de pôle au centre hospitalier Le Vinatier, à Bron (dans le Rhône). Il préside également l’Association francophone de remédiation cognitive, qu’il a fondée en 2009.


(2) Des personnes qui traversent la même épreuve peuvent se soutenir les unes les autres

– c’est l’entraide –, et si, en plus, certaines se sont déjà remises d’un événement du même type et ont suivi une formation professionnalisante, elles aident encore mieux leurs proches – c’est la pairaidance. C’est le principe, par exemple, des alcooliques anonymes. Donc parce que nous vivons tous le même événement (ou presque) en ce moment, nous pouvons nous entraider.


Références

Accélération. Une critique sociale du temps (Beschleunigung. Die Veränderung des Zeitstrukturen in der Moderne) d'Hartmut ROSA. Traduit de l'allemand par Didier RENAULT, La Découverte, "Théorie critique", 476 p.

Sébastien BOHLER, Où est le sens ? Editions Robert LAFFONT, 2020

Jean Michel OUGHOURLIAN, L'altérité: De qui souffrez-vous ?, Editions Desclée De Brouwer, 2020.

Jean Michel OUGHOURLIAN, Notre troisième cerveau: La nouvelle révolution psychologique, Albin MICHEL, 2013.

Romain ROCHEDY, Analyse d’un espace de décélération : l’exemple de l’ultra-trail, Staps 2015/1 (n° 107), pages 97 à 109.

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