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Plaisirs et dépendances

Dernière mise à jour : 28 mai 2022



"Un sentiment plus profond se dessine et se manifeste dans les profondeurs de l’esprit conscient. C’est le sentiment que mon corps existe et est présent, indépendamment de tout objet avec lequel il interagit, tel un roc solide, telle l’affirmation brute que je suis vivant. Ce sentiment fondamental, me semble être un élément essentiel du processus du soi. Je l’appelle sentiment primordial, et il a une qualité bien définie, une valence, qui se situe quelque part entre le plaisir et la douleur. C’est le précurseur qui se trouve sous tous les sentiments d’émotion et donc à la base de tous les sentiments causés par les interactions entre les objets et l’organisme.", Antonio DAMASIO, L'autre moi-même, 2010


À votre avis combien de fois peut-on entendre le mot « plaisir » lorsque l’on questionne les coureurs sur leurs motivations à s’entrainer et à pratiquer la compétition ?


Ce mot clé est présent dans beaucoup de bouches, et à tous les instants. Comme pour se justifier d’un quelconque résultat, ou d’un besoin irascible de contact social. Bref, il fait partie du patrimoine du coureur à pied. Pourtant ce mot est peu interprété.


En effet que recherche t-on lorsque l’on pratique la course à pied ? Le plaisir immédiat ou le combat d’un certain ennui ? La recherche d’un certain bonheur ou le combat d'une certaine douleur ?


Le plaisir, comme intéroception

Depuis Néandertal, puis Sapiens, toute personne doit, pour agir et survivre, assigner une valence positive ou négative à chaque événement ou rencontre. Même un organisme qui serait sans cerveau (je ne parle pas d'Instagram....) possède un tel système pour s’orienter.


Ainsi les animaux décident automatiquement, sans effort, car ils ont ce que nomme en 2006 Jonathan Haidt dans "The Happiness Hypothesis" une sorte de « plaisiromètre » branché en permanence dans leur tête. Ils n’ont pas besoin de peser le pour et le contre, ni de raisonner. Les éclairs de plaisir ou de déplaisir suffisent.


Nous sommes également équipés d’un « plaisiromètre » qui fonctionne en permanence. Même si nous n’en avons le plus souvent pas conscience, tout ce que nous vivons et percevons provoque une réaction du type plaisir ou déplaisir, avec une modulation fine en intensité de cet affect.


Certaines de nos émotions comme la joie, de nos affects comme le plaisir et le déplaisir, assignent une valeur aux choses. Ils sont universels et s’écoulent comme un courant tout au long de notre vie, même quand nous sommes au repos ou en sommeil.


Ils résultent d’un processus continu interne appelé intéroception. À chaque instant, certaines zones du cortex sensoriel insulaire photo­graphient l’état de notre corps et détectent notre état somatique inté­rieur. Elles analysent nos états internes, de plaisir ou de déplaisir,

d’agitation, de stress, de calme.


Ainsi, toutes les sensations de nos organes, de nos muscles, de notre ventre, sont représentées dans notre cerveau. Cette activité intéroceptive permet au corps de réguler son équilibre et de s’ajuster en fonction des signaux reçus.


Par exemple, c’est la perception interne de cet ajustement qui produit le spectre des affects primaires, plaisants ou déplaisants, qui se produit lorsque l'on pratique la course à pied.


En fait, ces valences affectives sont de simples résumés de l’état de notre corps à la recherche de son équilibre. Elles peuvent atteindre le registre conscient et sont ainsi perçues en tant qu’émotions (peur, colère, joie, tristesse...). Mais le plus souvent, elles restent en bruit de fond, mais prêtes à surgir.


Tous des drogués

Les neurones à dopamine sont bien souvent à l’origine d’un système d’incitation très persévérant qui cherche toujours à obtenir plus de plaisir, le plus souvent immédiat, et qui peut œuvrer longtemps avant de trouver sa satisfaction.


Pour Homo Sapiens il était important de disposer d’un tel système car il était confronté à un monde où les ressources alimentaires étaient rares et les partenaires sexuels peu nombreux (nos 3 besoins primaires étant de survivre, de se nourrir et de se reproduire).


Sans cesse, nous avons donc tendance à chercher à obtenir plus que la dernière fois, toujours plus et il y a un risque d’addiction au plaisir immédiat.


Mais au-delà de ce plaisir "dopaminergique" immédiat, des milliers de substances nous envahissent lorsque l'on produit un effort, plus ou moins long, plus ou mois violent.

La plupart des publications mettent ainsi en avant le rôle joué en priorité par les endorphines produites par le cerveau. Lui-même générant un état à l’organisme qui pourrait le rendre également dépendant de l’effort (aversif vs attractif).


Le système de valorisation et les voies dopaminergiques (Source : James Teboul, Philippe Damier) 1 : voie mésocorticale ; 2, 3, 4 : voie mésolimbique.


Aussi il est communément constaté que les sports d’endurance sont les plus

« endorphinogènes (1) » puisque ces molécules ne seraient sécrétées qu’à l’issue d’un effort de longue durée d’au minimum une demi-heure à 60% de VO2max (Bompard, 2010).


C’est précisément dans les disciplines longues (triathlon, marathon, cyclisme, Trail running) que l’on trouve le plus de sportifs en suspicion de dépendance à l’effort.


Dans ces sports, les intensités de type aérobie sont fréquentes. Ces intensités étant vite accessibles, on peut dire que tout sportif est confronté à cette sécrétion endogène.


Pour définir cet état d’assuétude chez les coureurs à pied, les psychiatres américains parlent d’obligatory runners, ce qui veut dire « coureurs par obligation ».


Des psychiatres de l’Université de l’Arizona ont ainsi interviewé plus de 60 marathoniens et coureurs sur piste en les comparant à leurs patients anorexiques. Ils ont pu remarquer que lorsque le coureur doit arrêter momentanément son entraînement par obligation, il devient anxieux et se met à déprimer. L’exercice passe avant tout autre intérêt dans sa vie, même au risque de compromettre sa santé.


Le docteur Kenneth E. Callen de l’Université de l’Oregon pense que plus de 25 % des coureurs sont ainsi névrotiquement attachés à leur sport.

D’autres recherches font état de la production de cytokines qui pourrait être la cause d’une spirale négative conduisant les sportifs à pratiquer toujours et toujours plus.


En effet, l’exercice physique se traduit systématiquement par une sécrétion massive d’interleukine-6 (IL-6) qui influence fortement l’activité neuronale du cerveau et par conséquent le comportement : « Il a ainsi été montré que l’injection d’IL-6 induit une élévation de l’état de fatigue, une incapacité à se concentrer, des perturbations du sommeil, et un véritable état dépressif. Les sportifs s’entraînant de manière compulsive se trouveraient donc dans un pseudo état maladif qui les inciterait à s’entraîner encore plus pour évacuer le stress, retrouver un certain bien-être, produire des endorphines. L’hypothèse de la production de cytokines expliquerait ce véritable cercle vicieux dans lequel sont engagés ces sportifs ».



Plaisir et dépendance

La dépendance repose en fait sur le type de relation que le sujet entretient avec l’exercice.

Il existerait deux formes de relation au sport, la relation harmonieuse et la relation obsessionnelle (Velea, 2002) :

  • La relation harmonieuse permettant à l’individu de se sentir libre et de s’adonner de son plein gré à son activité ;

  • La relation obsessionnelle, sorte de force de motivation poussant à s’adonner à sa pratique en allant parfois jusqu’à se rendre prisonnier de celle-ci. Il s’agit par exemple d’un besoin impérieux de s’entraîner avec une véritable obsession, avec l’apparition parfois d’un phénomène de sevrage à l’arrêt (irritabilité, tension). On voit même parfois l’athlète poursuivre l’activité malgré les dommages collatéraux qu’elle peut induire (blessures, problèmes professionnels et familiaux).

On peut penser que la course à pied pratiquée au quotidien de manière répétitive, sans satisfaction immédiate empêche la pensée douloureuse et peut donc agir comme un anesthésiant à travers une multitude d’effets physiques et psychiques. Ce n’est pas faux, et on pourrait même parler de résilience.


Mais au regard de ces éléments, on se rend vite compte que la question de la dépendance à la course à pied est complexe et fortement liée aux modes de vie des personnes, du travail, de la famille, du niveau de pratique et de son état d'angoisse ou d'anxiété. (2)


Car tout le monde ne devient pas dépendant et il est probable que d’autres phénomènes entrent en jeu, le processus n’étant pas seulement physiologique mais aussi psychologique.


La dépendance c’est le risque de ne plus du tout s’entraîner par plaisir, mais par obligation.

Il est important d’avoir conscience qu’on veut très vite basculer dans une dépendance extrême ou plus rien n’existe autour de nous. Ce comportement semble d’ailleurs assez présent dans la pratique de l’Ultra-Trail : la répétition d’entraînements, l’accoutumance du corps au mouvement, la ritualisation et la répétition obsessionnelle des gestes peuvent prendre en effet une dimension compulsive, voire d’addiction au geste, et une demande de plus en plus pressante de faire des compétitions.


En atteignant des doses très fortes, la pratique de la course à pied peut ainsi devenir aussi indispensable qu’une drogue dure. Le risque étant de ne plus du tout s’entraîner par plaisir, mais par obligation.


Si cette prise régulière vient à manquer, les plus dépendants peuvent également souffrir d’un véritable syndrome de sevrage (irritabilité, frustration, dépression).


Dans ce type de comportement, le niveau sportif n’est pas mis en jeu, mais c’est plus la recherche de performance personnelle qui va générer un contexte favorable à l’apparition d’un comportement "hyper-addictif", et qui peut parfois malheureusement soulever la question du dopage.


L’addiction est donc une dimension active de la dépendance ou plus simplement une forme de dépendance qui s’additionne aux compulsions incessantes du pratiquant. (3)



S’entraîner, juste une question de bon sens

Dans un programme d’entraînement bien conçu, on ne fuit pas la fatigue, bien au contraire, on la recherche et son couplage à une bonne récupération détermine la progression de l’athlète.


Si on recommence son exercice avant d’avoir totalement récupéré, on n’arrivera pas à rééditer sa performance. Et si on attend trop longtemps, les effets bénéfiques du premier entraînement disparaît et se situe au niveau de forme précédent. Tout le problème consiste donc à trouver le moment propice au “rappel” de l’exercice, ni trop tôt, ni trop tard.


Il est donc essentiel de trouver le bon dosage dans l’entraînement, entre le plaisir et l’efficience.(4)


Car la dépendance dans ce sport, comme dans beaucoup d’autres sports, ne touche pas que le haut niveau, mais bien toutes les sphères de la pratique.


On peut ainsi noter chez beaucoup de pratiquants un aspect excessif du comportement avec des volumes d’entraînement de plus en plus élevés (des semaines au-delà de 15 à 20 heures d’entraînement), une fréquence de compétitions élevée, un souci perpétuel et enfin un besoin incessant de vouloir repousser constamment les limites du corps au risque de ne jamais récupérer. (5)


On peut associer cet état à une sorte de ritualisation qui mêlée au comportement obsessionnel peut faire dériver le pratiquant dans un sphère qu’il ne contrôle plus.


Ainsi le sevrage physique et psychologique peut devenir difficile, avec l’impossibilité d’arrêter la pratique, et de vouloir continuer le sport malgré les blessures. Avec son lot conséquent de compétitions et de challenges sur toute l’année l’entraînement qui ne débouche jamais sur une période de plénitude physique, mais sur l’entraînement perpétuel.


En fait l’athlète ne peut plus se reposer correctement, car dans cette pratique la quête de la performance est illimitée.


Les conséquences peuvent être multiples dans la pratique :

  • 
Sur le plan physiologique on peut évoquer un certain amaigrissement, parfois extrême, une fragilité immunitaire (maladies ou infections régulières) et des performances plutôt en dents de scie ;

  • Sur le plan psychologique, une sorte d’asthénie peut se déclarer, avec une certaine lassitude, jusqu’à ne plus vouloir aller à l’entraînement ;

  • Sur le plan social, il est courant de constater une volonté à ne plus vouloir s’entraîner avec les autres, et plutôt à s’isoler. 



Pour conclure

« Qui suis-je moi qui cours ? Rien d’autre sans doute qu’un être de passage qui apprend à passer en glissant le long d’un fleuve qui passe avec lui ».

On s’aperçoit que le choix du coureur à pied ne devrait pas se résumer à la recherche du résultat mais plutôt de la performance dans le sens propre du terme (optimisation de son potentiel individuel). La recherche d’un chrono sur un marathon ou d’une bonne place sur un Trail médiatique peut être le « graal dopaminergique et sérotoninergique » qui semble le motiver, mais n'est-il pas nécessaire de ne pas non plus oublier l’essence même de l’activité.


L'essence qui est celle de prendre justement du plaisir à s’entraîner pour terminer en bonne santé et en fonction de ses prédispositions (qu’elles soient génétiques ou socio-professionnelles).


Il faut du temps et de la patience pour assimiler des charges d’entraînement et il est donc nécessaire de pouvoir l'individualiser en fonction de sa propre fatigue, et de ses possibilités du moment.


C’est ainsi que la notion de performance prend toute sa valeur car au-delà du plaisir, qui est réduit à une certaine durée, la notion d’un état de plénitude devient plus appropriée. Celle d’un état d’être qui nous permet d’apprécier la préparation à une compétition, de partager avec des ami-e-s nos entraînements, de passer la ligne d’arrivée avec nos proches. Mais là attention, on dérive sur la production endogène d'ocytocine qui est un également un autre sujet complexe quant à nos désirs d'agir.

(1) Dans une étude sur les endomorphines Christiane Mougin note l’hypothèse selon laquelle « l’exercice musculaire répété conduit à un état de dépendance ». Il est possible qu’il y ait une désensibilisation des récepteurs aux opiacés chez le sportif (« down regulation ») et que pour se sentir en forme, le sujet doive pratiquer un exercice physique de plus en plus fréquent. De nombreux syndromes observés à l’arrêt brutal d’une pratique sportive régulière (tels irritabilité, tension, dépression) sont à rapprocher d’un syndrome de sevrage et étayent l’hypothèse d’un état de dépendance vis-à-vis de l’exercice. La composition chimique des endomorphines les classe dans la famille des « opiacées », tout comme la morphine. Elles auraient pour cible les neurones dopaminergiques situés dans une zone spécifique du cerveau associée à des effets agréables et stimulants (Crettenand, 2008).


(2) Selon André Comte-Sponville, l'anxiété serait le fait d'avoir peur de tout (microbes, de l’autre…), et l'angoisse serait la fait de n' avoir peur de rien, mais plutôt de la peur du néant, du vide (le vertige et angoisse devant le vide), in "Bonjour l'angoisse ! et autres impromptus", PUF, 2022


(3) Il faut faire toutefois attention à ne pas confondre l’addiction avec la bigorexie qui est, elle, une anorexie inversée (ou complexe d’Adonis) qui se caractérise par un trouble de l’image du corps. Elle se traduit par l’impression douloureuse d’être toujours trop maigre ou pas assez musclé. On retrouve souvent ce genre de comportement avec les pratiquants assidus des salles de musculations, qui s’attachent de façon compulsive à augmenter la masse musculaire à travers des exercices intensifs et quotidiens de musculation et parfois l’utilisation de produits anabolisants.


(4) D’autre recherches en course à pied montrent que sa fréquence régulière et efficiente diminue la fréquence des syndromes dépressifs et un certain nombre de situations pathologiques pouvant être liés à l’absence d’activité physique. En résumé, la confiance en soi et la capacité à réagir positivement aux épreuves de la vie sont étroitement associées à une bonne condition physique.


(5) Ainsi les confidences du coureur Américain Anton Krupicka dans l’excellent ouvrage d’Alexis et Frédéric Berg, Grand Trail sont éloquentes. Il cite : « Entre 2004 et 2006 avant d’avoir participé à mon premier ultra, je m’entrainais plus de 300 kilomètres par semaines. J’étais étudiant. Je courais deux heures le matin, deux heures le soir. Quand je relis mon vieux journal d’entraînement c’est juste fou ».


Références

Kenneth E. Callen, M.D., « Mental and emotionnal aspects of long-distance running », Psychosomatics (The Journal of the Academy of Psychosomatic Medecine), vol 24, n° 2, février 1983.

Francis Chaouloff : unité 862 Inserm/ Université de Bordeaux 1, équipe Endocannabinoïde et neuroadaptation, S. Dubreucq et al. Biologi- cal Psychiatry, mai 2013 ; 73 (9) : 895-903.


James Teboul, Philippe Damier, Le mirage du leadership à l'épreuve des neurosciences, Odile Jacob, 2022








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